Dans un contexte contraint, marqué par des difficultés d’accès à l’aide humanitaire, les réfugiés soudanais de Jordanie ont développé des réponses originales. Dans son étude, Solenn Al Majali, docteure en anthropologie sociale, analyse ces initiatives dans le cadre d’une réflexion sur l’autonomisation des réfugiés et la localisation de l’aide humanitaire. Elle y décrit un exemple de cours d’anglais autogérés par les réfugiés particulièrement inspirant.
Votre recherche évoque le contexte d’un accès discriminé à l’aide humanitaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Solenn Al Majali : Je me suis principalement focalisée sur le cas des réfugiés soudanais en Jordanie. Ceux-ci constituaient doublement une minorité dans le pays. Par rapport aux Jordaniens, mais aussi par rapport aux réfugiés syriens, beaucoup plus nombreux : environ 660 000 inscrits auprès de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), contre 6 000 réfugiés soudanais. Pour cette raison, le HCR et dans son sillage toutes les organisations humanitaires, avaient construit leurs actions en priorité pour les réfugiés syriens. Dans le même temps, le gouvernement jordanien avait négocié des accords économiques et commerciaux avec la communauté internationale en échange de l’accueil de réfugiés syriens sur son sol. De sorte que les avantages obtenus bénéficiaient aux populations jordaniennes ainsi qu’aux réfugiés syriens. Marginalisés parmi les réfugiés, invisibles aux yeux des organisations internationales et discriminés dans leur accès à l’aide humanitaire, les réfugiés soudanais sont parvenus à se mobiliser et à mettre en place des initiatives humanitaires par eux-mêmes. C’est ce parcours que j’ai analysé dans ma recherche en m’intéressant particulièrement aux réfugiés qui ont pris le leadership de cette mobilisation et à une initiative : la mise en œuvre de cours d’anglais par les réfugiés pour les réfugiés.
Expliquez-nous pourquoi et comment les réfugiés soudanais ont réussi à se rendre visibles auprès des institutions internationales.
SAM : Obtenir le statut de réfugié auprès du HCR est essentiel. Car cela conditionne l’accès à des aides financières et la perspective d’une réinstallation dans un autre pays, principalement les États-Unis ou le Canada. En effet, la Jordanie ne propose qu’un accueil temporaire sans possibilité de travailler ni d’envisager sa vie sur place.
La situation des réfugiés soudanais a généré une position critique par rapport aux mécanismes de l’aide, et notamment du HCR. Le sentiment d’être effacés les a amenés à passer à l’action. D’abord, en se rendant visibles auprès du gouvernement jordanien et des institutions internationales. Par exemple, en 2015, il y a eu des rassemblements spontanés et l’organisation d’un sitting de plus de 1 mois devant les portes du HCR, pour demander un accès équitable à leurs services. Ce mode d’action s’explique par le passé des réfugiés soudanais et leur vécu au Darfour. Ils avaient déjà connu une histoire de la discrimination dans leur propre pays, et certains avaient un passé de militant. Dans ce nouveau contexte, ils sont parvenus à opérer une reconversion de compétences militantes acquises dans le pays d’origine en compétences humanitaires.
J’ai mené des entretiens avec le HCR et avec les représentants soudanais pour comprendre comment ils ont été progressivement inclus dans les mécanismes d’aides, jusqu’à la création d’une nouvelle catégorie dite de « réfugiés non syriens ».
En quoi consiste la reconversion de compétences militantes en compétences humanitaires ?
SAM : La situation particulière des réfugiés soudanais a fait émerger des « figures de l’entraide » parmi les membres de la communauté. Il se trouve que certains réfugiés avaient une expérience militante, acquise notamment dans les comités étudiants des universités du Darfour où ils étaient confrontés à des discriminations raciales opérées par le pouvoir central. Cette expérience les a servis dans la mobilisation, ou encore dans le développement de liens avec des activistes jordaniens. Quand il s’est agi de désigner des représentants auprès du HCR, ils ont assumé cette fonction. Une tâche délicate, car l’institutionnalisation des représentants peut susciter de la méfiance auprès de la communauté. L’intermédiaire peut être soupçonné de privilégier son cas personnel au détriment du collectif. En outre, les tentatives d’institutionnalisation ou d’ONG-isation des initiatives des réfugiés sont suspectées de remettre en cause leur autonomie et/ou de reproduire les hiérarchies propres au système humanitaire. Ces « figures de l’entraide » ont pourtant contribué à mettre sur pied des initiatives autogérées au service des réfugiés. Par exemple, l’organisation d’évènements culturels ou de cours d’anglais.
Je parle de reconversion de compétences militantes en compétences humanitaires parce que le militantisme politique n’est pas directement transposable. C’est plutôt un changement de registre : la capacité d’écoute et de compréhension des besoins de la communauté, l’aptitude à organiser, relier des personnes isolées, créer une base de données informelle… Toutes ces compétences ont été réemployées.
Pourquoi avoir mis l’accent, dans votre recherche, sur le cas particulier des cours d’anglais autogérés ?
SAM : Dans un contexte de marginalisation d’une partie des réfugiés, notamment soudanais, mais aussi yéménites ou issus de la corne de l’Afrique, certaines initiatives informelles destinées à couvrir les besoins de première nécessité ont été développées par les réfugiés eux-mêmes, dans une logique de « by us, for us ». Ils ont notamment proposé aux autres réfugiés des cours d’anglais, un atout pour préparer l’installation future dans un pays anglophone. Par ce projet, certains réfugiés ont renversé leur statut. De bénéficiaires, ils sont devenus aidants, et même professeurs. À partir de 2021, ils ont mis en place un curriculum spécifique, un contenu de formation qui parle aux réfugiés et concerne leurs besoins propres. Ce dispositif est particulièrement intéressant dans la mesure où il contribue à changer les représentations. De plus, il met en évidence les avantages d’une initiative qui, du fait du contexte, en est restée au stade informel et autogéré. Les premiers professeurs ont laissé la place à ceux qui ont suivi leurs cours. Ceux-ci sont devenus à leur tour professeurs. Finalement, l’organisation de ces cours en autonomie a rendu l’initiative plus viable dans la durée que si elle avait dépendu d’aides extérieures.
Crédit photo @ Gerogiea-Trimspoti-IFRC




