Retour sur la 14e édition du webinaire de la Fondation l’Instant Recherche, qui a réuni en ligne lundi 30 mars deux psychologues, Irène Bogicevic et Thierry Liscia, et un sociologue, Jean-Marc Goudet, pour réfléchir à l’évolution des enjeux de santé mentale en France et dans le monde, et des réponses qui y sont apportées, notamment par les acteurs humanitaires et sociaux.
Un enjeu sanitaire majeur
La santé mentale a longtemps été taboue. Le sujet était bien peu médiatisé, et l’on se confiait peu sur la question. Mais les temps changent. La question de la santé mentale s’est imposée dans le débat public en France, en particulier depuis la pandémie de Covid-19. Cinq ans après les confinements successifs et la mise à l’arrêt du pays, elle s’est vue érigée en grande cause nationale 2025. La forte augmentation des troubles psychiques pendant la pandémie a mis le système de soins sous forte tension. Entre mars 2020 et mars 2021, le nombre de cas de dépression en France a plus que doublé, au point d’évoquer une « vague psychologique », miroir des vagues épidémiques.
Face à cette hausse des troubles, comment peut-on améliorer concrètement la prise en charge en santé mentale ? Aussi, dans les contextes de crises humanitaires, il est plus que jamais nécessaire de se questionner sur les raisons objectives de la moindre considération de la santé mentale en comparaison d’autres aspects de la santé. Comment ne pas laisser les souffrances mentales – moins facilement décelables, souvent stigmatisées, ou même cachées au sein des communautés – s’effacer derrière les atteintes physiques ?
La quatorzième édition de « l’Instant recherche » de la Fondation Croix-Rouge a réuni deux psychologues et un sociologue pour réfléchir ensemble à l’évolution des enjeux de santé mentale en France et dans le monde, et des réponses qui y sont apportées, notamment par les acteurs humanitaires et sociaux.
La discussion
Irène Bogicevic, psychologue et responsable du programme Santé Mentale et Soutien Psychosocial de la Croix-Rouge française, Thierry Liscia, psychologue clinicien et psychothérapeute, et enfin Jean-Marc Goudet, sociologue et médecin de santé publique, ont d’abord abordé l’épineuse question de la définition de la santé mentale. Comme tout concept englobant, la définition de la santé mentale a évolué au gré des disciplines scientifiques, des auteurs et des époques, et elle peut prendre des sens différents selon les acteurs concernés, ce qui rend son utilisation complexe. Même si elle n’est pas exempte de défauts, les intervenants se retrouvent néanmoins dans la définition de la santé mentale par l’Organisation mondiale de la santé, à savoir « un état de bien-être dans lequel la personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et fructueux et contribuer à la vie de sa communauté ».
La suite des échanges s’est concentrée sur la réponse aux enjeux de santé mentale. Comment agir sur la santé mentale ? Que sait-on des conditions du succès d’actions destinées à surmonter un psychotraumatisme, voire à s’y préparer (si cela est possible) ? Et quel rôle possible pour les praticiens de l’action sociale et de la solidarité internationale dans ces actions ? Ce sont les grandes questions qui ont animé le débat, qui a abordé le psychotraumatisme et son traitement psychosocial au prisme 1) du contexte culturel ; 2) de la temporalité (en temps de crise et en-dehors) ; et enfin 3) du rôle des citoyens.
Même si le sujet de la santé mentale est de plus en plus médiatisé, il y a toujours des tabous autour de cet enjeu sanitaire, et bien qu’ils soient très fréquents, les troubles psychiques sont trop souvent stigmatisés, ce qui empêche certaines personnes de se soigner. Outre ce tabou, qui semble constituer un invariant culturel, on sait par ailleurs qu’un des défis est d’adapter les réponses en santé mentale aux spécificités de différents publics. Tout cela pose la question de l’influence du contexte culturel sur la manière dont les personnes vivent avec un psychotraumatisme et le traitement psychosocial adéquat à y apporter.
Jean-Marc Goudet a expliqué comment tenir compte du contexte culturel, en évoquant ses expériences de recherche sur les troubles psychiques dans des contextes très différents ; en milieu scolaire en France, puis en milieu rural au Bangladesh et au Sénégal. Il a notamment souligné la complexité d’aborder la question de la santé mentale des femmes, qui nécessite une déconstruction préalable des stéréotypes de genre.
Thierry Liscia a expliqué comment il a travaillé dans des contextes culturels très différents au cours de ses nombreuses années passées à l’Agence Française de Développement (AFD), où il a contribué à créer la Cellule Crises et Conflits et à introduire et développer la thématique de la santé mentale et le soutien psychosocial dans les projets en post-crise de l’AFD.
Irène Bogicevic a présenté l’action du Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge, qui offre une grande variété de services et de programmes de santé mentale et de soutien psychosocial. Elle a notamment expliqué la tâche très compliquée du Centre du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge pour la Santé Mentale et le Soutien Psychosocial, basé à Copenhague, de proposer des modalités d’action pertinentes et adéquates à l’échelle du Mouvement, pour les 191 sociétés nationales, dont le Croix-Rouge française qui agit auprès de populations de cultures très différentes.
Les échanges se sont poursuivis sur un autre aspect important du traitement psychosocial du psychotraumatisme : la temporalité de l’action (avant, pendant ou après une période de crise). Partant du constat d’une faible considération de la santé mentale par les acteurs humanitaires et du développement, qui fut par ailleurs abordé par la revue Alternatives Humanitaires dans son numéro dédié à la santé mentale en mars 2023, Thierry Liscia a expliqué pourquoi il est convaincu qu’il faut pourtant considérer la santé mentale comme un levier fondamental des programmes de développement. Ses propos sur la façon dont la santé mentale pourrait être mieux et plus systématiquement intégrée dans les projets et les politiques de développement, ont fourni une excellente transition à Irène Bogicevic, qui a expliqué en détail ce que fait la Croix-Rouge française en matière de santé mentale avant, pendant et après une crise (formation aux premiers secours psychologiques, accompagnement psycho-social, sensibilisation et prévention…).
L’importance du rôle des citoyens
La table ronde s’est conclue par un échange sur le rôle des citoyens, l’importance de les former et les différentes formations disponibles. Face au mal-être de quelqu’un on peut se sentir impuissant, ne pas savoir quoi faire. Qu’est-ce que chaque citoyen peut faire à son niveau pour être attentif, avoir le mot ou le geste qu’il faut, aider quelqu’un à parler ? A l’instar des gestes qui sauvent, tout cela s’apprend et peut avoir un impact important. Mais comment apprendre ? A ce propos, Irène Bogicevic a présenté la formation aux premiers secours psychologiques et le programme « Tous acteurs de la santé mentale » de la Croix-Rouge française. Thierry Liscia a insisté sur l’importance de se former en évoquant notamment la formation « Premiers secours en santé mentale France » (PSSM France). Enfin Jean-Marc Goudet a abordé la façon dont des actions préventives avec les communautés locales peuvent être mises en place pour atténuer les impacts des psychotraumatismes.
Voir le replay ici :
Les intervenants
Irène BOGICEVIC est psychologue, responsable du programme Santé Mentale et Soutien Psychosocial (SMSP) de la Croix-Rouge française, chercheuse en psychologie et santé publique.
Jean-Marc GOUDET est sociologue et médecin de santé publique. Après avoir réalisé une thèse de sociologie qui étudie les troubles psychiques en milieu scolaire en France, il oriente ses recherches sur l’impact sanitaire du changement climatique au Bangladesh et au Sénégal. Son dernier projet soutenu par la Fondation Croix-Rouge française explore l’impact des températures extrêmes sur la santé mentale des mères et des enfants dans les zones rurales du nord du Sénégal.
Thierry LISCIA est psychologue clinicien et psychothérapeute. Il a travaillé de nombreuses années à l’Agence Française de Développement (AFD), où il a notamment contribué à créer la Cellule Crises et Conflits et à introduire et développer la thématique de la santé mentale et le soutien psychosocial dans les projets en post-crise de l’AFD. Au cours de ses nombreuses années d’expatriation, il a réalisé plusieurs projets, notamment en santé mentale communautaire au Liban avec le Programme national de Santé mentale et Médecins du monde France.
Modérateur
- Vincent Leger, chargé de recherche de la Fondation
Revoir les précédentes éditions de l’Instant Recherche
- « Le regard des sciences sociales sur les épidémies en Afrique » (novembre 2020) ;
- « Le regard des sciences sociales sur une action humanitaire locale » (décembre 2020) ;
- « Le regard des sciences sociales sur les migrations » (janvier 2021) ;
- « Le regard des sciences sociales sur les catastrophes » (mai 2021) ;
- « Océan Indien : terre de défis et innovations pour les acteurs humanitaires » (octobre 2021).
- « Action humanitaire et accès aux soins : quels nouveaux modèles pour une effectivité du droit à la santé ? » (mai 2022)
- « Exils et accueils : l’expérience migratoire au prisme des sciences sociales » (décembre 2022)
- « De l’urgence humanitaire à la résilience » (juin 2023)
- « Genre et action humanitaire : la place des femmes dans l’humanitaire d’hier à aujourd’hui » (novembre 2023)
- « Gestes qui sauvent : réalités, défis et innovations » (mai 2024)
- « Urgence et enjeux durables : l’aide alimentaire à réinventer » (octobre 2024)
- « Perte d’autonomie : quelles solutions pour les personnes âgées dépendantes ? » (avril 2025)
- « Les objets de l’exil » (octobre 2025)




