Le projet de recherche

Mayotte face au cyclone Chido : formes, contraintes, catalyseurs et durabilité de la mobilisation spontanée en réponse aux catastrophes

Cette recherche vise à analyser les pratiques de coopération et de coordination inter et intra-organisationnelles lors de la réponse au cyclone Chido à Mayotte, afin d’identifier dynamiques, freins et leviers mobilisés, et d’en tirer des enseignements utiles pour la Croix-Rouge française et l’ensemble des acteurs de gestion de crise.

 

Contexte et enjeux humanitaires ou sociaux et problématique

Le territoire de Mayotte se caractérise par de fortes vulnérabilités sociales, économiques et territoriales, résultant d’une croissance démographique rapide, de dynamiques migratoires régionales intenses et d’inégalités structurelles d’accès aux ressources, aux services publics et au logement. À cela s’ajoute une fragilité institutionnelle, marquée par des collectivités sous-dotées et insuffisamment préparées à répondre de manière coordonnée et efficace aux situations d’urgence. Ces fragilités préexistantes renforcent l’exposition d’une partie importante de la population aux risques naturels, en particulier aux phénomènes cycloniques. Le passage du cyclone Chido a agi comme un révélateur et un amplificateur de ces vulnérabilités. Au-delà des dommages matériels, la catastrophe a engendré des besoins humanitaires immédiats en matière d’hébergement, d’accès à l’eau, à l’alimentation, aux soins et à la sécurité. Pour répondre à ces urgences, la population — habitants, collectifs informels, associations locales et réseaux de solidarité — s’est mobilisée de manière spontanée afin de s’entraider et a, de façon générale, joué un rôle de « locomotive » de l’aide, notamment en appui à des communes dépassées par l’ampleur de l’événement.

Toutefois, à une autre échelle, notamment dans les bidonvilles, ces mobilisations ont montré leurs limites. Pour des raisons à la fois socio-économiques et administratives, mais surtout économiques, les stratégies individuelles de survie ont souvent prévalu, donnant lieu à une logique de « chacun pour soi ». La question de la durabilité de ces mobilisations constitue dès lors un enjeu majeur, tant pour la phase de reconstruction que pour l’amélioration des réponses futures aux catastrophes. L’analyse de ces dynamiques soulève des enjeux scientifiques et opérationnels essentiels : repenser l’articulation entre action humanitaire institutionnelle et initiatives locales, adapter les politiques de gestion des risques aux réalités socio-territoriales de Mayotte, et reconnaître le rôle des mobilisations spontanées comme des catalyseurs potentiels de transformations sociales et territoriales à plus long terme.

Cette recherche vise à analyser les dynamiques de mobilisation, de coopération et de coordination observées lors de la réponse au cyclone Chido à Mayotte, dans un contexte de fortes vulnérabilités sociales, économiques et territoriales. L’objectif est de comprendre comment ces pratiques ont contribué à répondre aux besoins humanitaires immédiats et à atténuer, ou au contraire reproduire, les inégalités sociales préexistantes, afin d’en tirer des enseignements pour améliorer la gestion des crises à Mayotte et dans des contextes similaires.

Plus spécifiquement, il s’agira de :

  • Documenter la réponse humanitaire au cyclone Chido, en retraçant les principales étapes de la mobilisation, depuis l’urgence jusqu’à la stabilisation, et en tenant compte des disparités territoriales et sociales (quartiers formels versus bidonvilles).
  • Analyser la coordination intra-organisationnelle au sein de la Croix-Rouge française, entre bénévoles, salariés, délégations locales et renforts externes, pour identifier les facteurs qui ont favorisé ou limité l’efficacité de l’aide.
  • Étudier la coopération inter-organisationnelle avec l’État, les collectivités territoriales, les ONG et les associations locales, ainsi que les mobilisations spontanées, afin de comprendre comment ces interactions ont permis de répondre aux besoins humanitaires et quelles tensions ou limites ont émergé.
  • Identifier des enseignements opérationnels et stratégiques pour renforcer la durabilité, l’efficacité et l’équité des dispositifs de réponse aux catastrophes, tout en valorisant le rôle des initiatives locales comme catalyseurs de transformations sociales et territoriales.

Ces objectifs combinent une démarche analytique et opérationnelle, en lien direct avec les enjeux humanitaires et sociaux identifiés : ils visent à comprendre les pratiques existantes et à proposer des pistes pour mieux articuler action institutionnelle et initiatives locales, dans un contexte marqué par des vulnérabilités multiples et des inégalités sociales.

Comment la coordination humanitaire s’est-elle organisée à Mayotte lors du cyclone Chido, et quels acteurs ont joué un rôle clé ? Quelles interactions et synergies se sont établies entre les ONG, les institutions locales et les autorités nationales dans la gestion de la crise ? Comment les contraintes géographiques, sociales et logistiques spécifiques à Mayotte ont-elles influencé l’efficacité de la réponse humanitaire ?

 

Terrain de recherche et de la méthode d’investigation

Le terrain de cette recherche se situe à Mayotte, un territoire français d’outre-mer marqué par une forte densité de population, une croissance démographique rapide et des inégalités importantes dans l’accès aux ressources, aux services publics et au logement. Le territoire combine des quartiers formels, mieux intégrés aux infrastructures et aux dispositifs institutionnels, et des quartiers informels ou bidonvilles, caractérisés par la précarité et des contraintes administratives.

La population étudiée comprend :

  • Les habitants des quartiers formels, qui participent plus facilement aux mobilisations collectives et aux initiatives institutionnelles.
  • Les habitants des quartiers informels, souvent plus vulnérables et dont les solidarités spontanées sont limitées par des contraintes économiques et administratives.
  • Les acteurs institutionnels et associatifs (Croix-Rouge française, ONG locales, collectivités, services de l’État) impliqués dans la gestion de la crise.

Le terrain présente plusieurs difficultés pour la recherche : accès parfois difficile aux zones informelles, diversité sociale et administrative, et nécessité de recueillir les données de manière éthique auprès de populations vulnérables. Mayotte offre ainsi un terrain riche pour étudier la réponse aux catastrophes, la mobilisation spontanée et la coordination des acteurs face aux vulnérabilités sociales et territoriales.

Pour mener à bien notre recherche, une approche qualitative a été privilégiée afin de comprendre les dynamiques de mobilisation, de coordination et de coopération lors du cyclone Chido. La méthodologie combine :

  • Analyse documentaire : rapports officiels, bilans d’intervention, communications institutionnelles et publications associatives relatives à la gestion de la crise.
  • Analyse de contenus multimédias : vidéos, photos et enregistrements réalisés lors du passage du cyclone, pour observer les mobilisations spontanées et l’organisation des secours.
  • Entretiens semi-directifs : avec des acteurs clés (bénévoles et salariés de la Croix-Rouge française, représentants d’ONG, collectivités locales et membres de réseaux associatifs), afin de comprendre les logiques de coopération et de coordination.

 

Les intérêts scientifiques de la recherche et pour les acteurs humanitaires et sociaux

Cette recherche offre aux acteurs humanitaires et sociaux des enseignements pratiques sur la gestion des catastrophes dans des contextes vulnérables et inégalitaires comme Mayotte. En documentant les mobilisations spontanées, les dynamiques de coopération et les freins à l’efficacité, elle permet de mieux comprendre comment articuler initiatives locales et dispositifs institutionnels. Les résultats aident à identifier des stratégies pour renforcer la coordination, améliorer la réactivité des interventions et garantir une aide plus équitable, en particulier dans les zones les plus précaires. Ils contribuent ainsi à optimiser les pratiques opérationnelles et à renforcer la résilience des populations face aux catastrophes.

Cette recherche contribue à mieux comprendre la gestion des catastrophes naturelles dans un contexte insulaire vulnérable comme Mayotte. Elle combine l’analyse des vulnérabilités sociales, économiques et territoriales avec l’étude des mobilisations spontanées et de la coordination entre acteurs institutionnels et initiatives locales. Alors que la littérature existante se concentre souvent sur les dispositifs institutionnels, cette étude met en évidence le rôle des populations et des réseaux locaux dans la réponse aux crises, et comment les inégalités préexistantes influencent l’efficacité et la durabilité des interventions. En analysant les pratiques de coopération et les limites observées dans différents contextes (quartiers formels vs bidonvilles), la recherche apporte des enseignements scientifiques sur la vulnérabilité, la résilience et la mobilisation sociale en situation de catastrophe. Elle propose également des pistes opérationnelles pour adapter les dispositifs de gestion des risques aux réalités locales, renforcer la coordination entre acteurs et valoriser les mobilisations spontanées comme catalyseurs de transformations sociales et territoriales à long terme.

 

Biographie

Fahad Idaroussi Tsimanda est géographe. Sa thèse a porté sur la vulnérabilité des migrants comoriens séjournant, de manière légale ou illégale, à Mayotte, en allant au-delà des simples facteurs d’exposition aux aléas naturels (vulnérabilité physique et matérielle), et en intégrant un point de vue historique, social, économique, politique et culturel. Ses travaux de recherche interrogent également l’efficacité des dispositifs institutionnels de gestion des risques et des crises, conçus en France métropolitaine et plaqués sur un territoire en développement aux spécificités bien différentes de celles des autres territoires français, notamment en termes de développement local, de logiques territoriales d’appropriation de l’espace, de droits d’accès aux ressources, ainsi que de pratiques et de stratégies d’adaptation.

 

Crédit photo : Fahad Idaroussi