Virginie Troit est directrice générale de la Fondation Croix-Rouge française pour la recherche humanitaire et sociale. Titulaire d’une thèse de doctorat en relations internationales soutenue à Sciences Po Paris, elle est chercheuse associée au Centre de recherches internationales (CERI) et auteure. Elle est lauréate du programme 2025 Fulbright NGO Leaders à l’Université de Columbia. Ses recherches portent sur l’action humanitaire, ses acteurs et réseaux, ses normes et savoirs ainsi que sur sa dimension éthique. Nous lui avons proposé de répondre à 3 questions sur sa vision de la crise que traverse le secteur de l’aide actuellement. 

En quoi 2025 change la donne pour le secteur humanitaire ?   

Virginie Troit : 2025 marque un tournant pour l’aide internationale et, en ce début 2026, nous pouvons même affirmer que cela constitue une des premières ruptures du secteur. 

Le système humanitaire a toujours connu des crises au cœur des crises, des moments clefs qui ont suscité de profondes remises en cause, des évolutions sur sa propre organisation, ses normes, des scandales médiatisés qui ont provoqué la méfiance.

Depuis les années 2020, après une crise sanitaire mondiale éprouvante, la conjoncture devient plus lourde pour les organisations humanitaires. Conflits de haute intensité et formes changeantes de violence, érosion des normes internationales, intensification des catastrophes dues au changement climatique, tendances sociétales comme la polarisation, la désinformation qui érode la cohésion sociale et la confiance dans les institutions, privatisation de l’assistance, rendent les principes humanitaires plus pertinents que jamais pour protéger et fournir une assistance. 

Et pourtant, on assiste à un double basculement, un basculement financier qui menace son fonctionnement et un basculement idéologique qui vise à délégitimer sa raison d’être. 

Cela concerne autant les ONG internationales, le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, les agences des Nations unies — qui ont lancé leur réforme forcée, le humanitarian reset et, en première ligne, les acteurs nationaux et locaux des pays les plus affectés par les crises. Le gel de l’aide américaine en janvier 2025, soit plus de 42 milliards de dollars, a choqué par l’arrêt brutal de financements essentiels, comme ceux du programme de lutte contre le SIDA, PEPFAR. Mais ce choc ne fait que confirmer une tendance à la réduction amorcée en 2024 chez d’autres bailleurs. La France, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni annoncent aussi des coupes majeures. Cette contraction affecte directement les programmes humanitaires de santé, d’éducation, de sécurité alimentaire. Elle déstabilise aussi l’infrastructure long terme du système, qui affecte même les ONG qui s’en réclament les plus indépendantes, car elle a été construite en coopération et en interdépendance. Elle révèle le risque d’une concentration pourtant bien consciente de fonds institutionnels tout en menaçant une coopération internationale pourtant indispensable pour mutualiser les efforts de chacun.  

En parallèle, la demande humanitaire ne cesse d’augmenter. Migrations, déplacements forcés, guerres, catastrophes de grande ampleur et plus fréquentes, crise alimentaire ont poussé des millions de personnes sur la route. Le CICR annonce 130 conflits fin 2025, soit deux fois plus en 15 ans. Le non-respect flagrant du droit international humanitaire et des conventions de Genève a coûté la vie à de nombreux civils, des professionnels de santé, des travailleurs humanitaires au cours des trois dernières années. On assiste donc à un déséquilibre structurel entre besoins et moyens avec une protection des personnes mise à mal. Le secteur ne peut plus se contenter de réagir aux crises, mais doit envisager de se repenser pour faire face autant aux menaces qu’aux besoins pour rester pertinent et surtout éthique.

Est-ce que cette nouvelle donne humanitaire menace ou renforce le rôle de la recherche et la relation au secteur académique ?

VT : J’évoquais le basculement idéologique. Il cible directement les idées d’universalisme, d’humanité, de diversité, d’égalitarisme et de solidarité inconditionnelle au cœur de la morale humanitaire, mais il cible tout autant les droits de l’homme, l’écologie et la science, et particulièrement la recherche en sciences sociales qui se préoccupent des vulnérabilités.

 D’un autre côté, les tendances à la polarisation et à la désinformation qui visent à déstabiliser la délibération argumentée renforcent, voire rendent indispensable le rôle de la recherche pour accompagner les acteurs humanitaires et conserver à tout prix l’esprit critique on ne peut se dispenser pour une prise de décision éclairée. C’est dans ce genre de moment qu’on a vraiment besoin de données fiables, d’analyses rigoureuses, de réflexion et de prise de recul. La réinvention, même forcée du secteur, et l’innovation ne peuvent plus faire l’économie d’une relation croissante au secteur académique.

La recherche permet une compréhension affinée des contextes locaux et des jeux d’acteurs à l’international. Elle contribue à documenter des situations inédites, à comprendre les besoins qui évoluent vite, à améliorer la qualité des pratiques sur le terrain, et à corriger les idées reçues. En ce sens, elle permet une meilleure orientation des actions, en identifiant les populations les plus vulnérables ou les besoins les plus critiques. Enfin, elle peut stimuler l’innovation sociale, en soutenant l’expérimentation de nouvelles approches en partant des personnes en première ligne qu’elles soient accompagnées ou bénévoles. . 

Dans ce contexte de crise structurelle de l’aide, la recherche ne doit plus se limiter à expliquer les crises a posteriori. Par la production des connaissances scientifiques fiables et contextualisées, elle doit soutenir de manière intégrée une prise de décision juste, adaptée et légitime.

Dans quelle mesure la recherche humanitaire contribue-t-elle à transformer les pratiques de terrain, en mettant en lumière leurs limites et les innovations nécessaires pour les rendre plus efficaces ? 

VT : La recherche humanitaire permet la collecte et l’hébergement de données scientifiques indispensables pour garantir l’efficacité de l’action humanitaire et selon une déontologie précise. Elle produit des connaissances et des données fiables. On pense à la sécurité alimentaire, la santé, le climat, l’environnement. Puis, par le jeu des publications et transferts de connaissance, elle les met à disposition du plus grand nombre. En se mobilisant à côté des populations en souffrance, la recherche humanitaire peut agir comme un levier de transformation à plusieurs niveaux. C’est très important lorsque la baisse des financements conduit à un désengagement sur le terrain.

En écoutant les personnes et les sociétés, les sciences sociales mettent en lumière les limites des pratiques existantes. Des actions « efficaces sur le papier » peuvent se révéler avoir peu de sens, par exemple si le ciblage est imparfait ou bien si des tensions communautaires existent. La recherche doit aussi permettre d’identifier des solutions innovantes, notamment par la réflexion commune entre chercheurs et praticiens. Elle doit pouvoir fournir des preuves pour justifier tel ou tel changement, face à des pratiques parfois peu enclines au risque. Enfin, la recherche, par un apprentissage mutuel et continu entre chercheurs et praticiens, devient participative et à finalité pratique. En documentant les dilemmes auxquels les opérationnels sont confrontés, elle les aide à exprimer leur ressenti devant les différentes situations et légitime les choix qu’ils sont amenés à faire.

Toutefois, l’impact que la recherche humanitaire pourra avoir dans la transformation des pratiques de terrain dépendra de sa capacité à être intégrée aux processus décisionnels et de sa co-production avec les acteurs de terrain. Elle devra être débattue avec eux et alignée sur leurs contraintes réelles. Si ces deux dynamiques sont prises en compte, elle ne se contentera pas d’éclairer les pratiques, elle deviendra un moteur de changement dans un secteur en crise, qui doit se transformer. Encore faut-il trouver le modèle économique le plus adapté, ce qui n’est pas encore acquis, mais sur lequel nous travaillons déjà collectivement. 

Photo du haut : © IFRC