Soigner après la tempête : analyse des effets d’un dispositif mobile sur l’accès aux soins primaires à Mayotte
Cette recherche explore comment inégalités, contraintes territoriales et catastrophes naturelles complexifient l’accès aux soins primaires à Mayotte, et comment adapter durablement les dispositifs biomédicaux au contexte local.
Contexte et enjeux humanitaires ou sociaux et problématique
Avant le passage du cyclone Chido en décembre 2024, Mayotte faisait déjà face à une situation sanitaire et sociale en tension. Devenue département français en 2011, l’île reste marquée par de fortes inégalités économiques et d’accès aux soins. Avec 321 000 habitants, une croissance rapide et 77 % de la population sous le seuil de pauvreté, les infrastructures sont saturées et près de la moitié des habitants de l’île disent renoncer à des soins biomédicaux. De plus, l’offre biomédicale, concentrée à Mamoudzou, reste difficile d’accès pour les habitants des zones rurales et quartiers informels. Héritées de l’histoire coloniale, ces inégalités s’expriment aussi dans les migrations sanitaires (patients venant de l’Union des comores ou d’Afrique de l’Est, évacuations vers La Réunion ou la métropole, et arrivée de soignants métropolitains pour combler le manque de personnel) et la faible prise en compte des conceptions locales de la maladie. Le cyclone Chido a aggravé cette situation en détruisant les infrastructures, différents réseaux (hydriques, électriques, de communication) et en complexifiant la continuité de soins.
Cette recherche vise à analyser les obstacles sociaux, structurels et contextuels limitant l’accès aux soins primaires à Mayotte, entre inégalités persistantes, effets du cyclone Chido et inadéquation des dispositifs biomédicaux. Elle étudie comment les conditions socio-économiques, les difficultés de mobilité sur le territoire et le statut administratif freinent cet accès, tout en explorant le rôle dans les parcours de soin des conceptions locales de la maladie et des pratiques thérapeutiques qui leurs sont associées. Le projet examine aussi l’impact du cyclone sur la disponibilité, le coût et l’organisation des soins, ainsi que l’efficacité des équipes mobiles déployées après la catastrophe, afin de proposer des adaptations durables aux dispositifs biomédicaux à Mayotte.
Quels sont les obstacles structurels, sociaux et contextuels qui limitent l’accès aux soins primaires à Mayotte, et comment le cyclone Chido ainsi que les équipes mobiles ont influé sur ces inégalités ?
Description du terrain de recherche et de la méthode d’investigation
Le terrain de recherche se situe à Mayotte, dans le contexte post-cyclonique, auprès de populations bénéficiaires et non bénéficiaires des équipes mobiles de la Croix-Rouge. Le projet adopte une approche mixte, combinant méthodes qualitatives et quantitatives pour obtenir des données riches et croisées. L’observation participante au sein d’une équipe mobile permettra d’analyser les pratiques, les ajustements face aux contraintes locales et d’accéder aux savoirs implicites difficilement exprimables en entretien ou lors de questionnaires. Cette étude sera complétée par la réalisation d’entretiens collectifs et individuels et de questionnaires, menés dans deux quartiers (l’un bénéficiaire de l’équipe mobile et l’autre non). Cette seconde méthodologie permettra de saisir à la fois les perceptions et représentations des habitants lors des entretiens, et d’obtenir des données mesurables sur les obstacles et tendances grâce aux questionnaires, offrant une compréhension globale, contextualisée et nuancée des facteurs influençant l’accès aux soins primaires après la catastrophe.
Les intérêts scientifiques de la recherche et pour les acteurs humanitaires et sociaux
Cette recherche aidera les acteurs humanitaires et sociaux à mieux comprendre les inégalités et obstacles à l’accès aux soins à Mayotte, en analysant notamment l’impact du cyclone Chido sur les vulnérabilités locales. Elle évaluera l’efficacité et les limites des équipes mobiles (dispositif d’« aller-vers ») et identifiera les adaptations nécessaires des pratiques biomédicales au contexte mahorais. Les résultats permettront d’orienter les interventions de terrain, de renforcer la préparation aux catastrophes naturelles et de proposer des recommandations pour réduire les inégalités persistantes d’accès aux soins. À l’échelle nationale, ce projet peut aussi servir de modèle pour d’autres territoires ultramarins et insulaires faisant face à des catastrophes naturelles.
Cette recherche est importante car elle dépasse l’analyse strictement biomédicale des catastrophes naturelles pour montrer comment les afflictions individuelles et les dispositifs de soin participent à la production et à la transformation des rapports sociaux. Dans le contexte de Mayotte, où les inégalités et les tensions sociales sont fortes, elle souhaite mettre en évidence le rôle des interventions sanitaires dans la recatégorisation des individus et l’organisation des réseaux sociaux. En articulant anthropologie de la santé et anthropologie politique, le projet apporte un éclairage original sur la manière dont catastrophes naturelles, soins et processus sociaux s’articulent, complétant et approfondissant l’état actuel des connaissances sur les impacts sociaux des interventions sanitaires en situation de crise.
Biographie
Mathilde Heslon est anthropologue, spécialisée dans l’analyse des dispositifs de soin et des rituels à Mayotte, unique île de l’archipel comorien restée française après 1975 et devenue département en 2011. Sa thèse a étudié les pratiques de soin quotidiennes et les dispositifs mobilisés pour les jeunes affligés, montrant comment ces afflictions s’articulent aux tensions sociales liées aux migrations et à la départementalisation récente. Elle a analysé le recours des jeunes aux alliances matrimoniales, aux rituels d’affliction et aux institutions médico-sociales pour se sortir de leurs situations d’affliction, en tenant compte des différences de genre et de statut. Son postdoctorat étudie comment la douleur infligée, de plus en plus intolérable dans certains rituels à Mayotte, souligne les tensions entre autorité rituelle et des institutions biomédicales importées de France hexagonale, mettant en lumière des rapports de pouvoir propres à ce contexte postcolonial.
Crédit photo : Mathilde Heslon