Au Cameroun, les ONG locales et nationales se regroupent en réseaux pour peser davantage et redéfinir leurs rapports avec les bailleurs de fonds internationaux. Cette dynamique, porteuse de crédibilité, d’efficacité et de professionnalisation suscite pourtant la méfiance des autorités administratives et n’est pas toujours bien comprise par les acteurs eux-mêmes. Dans sa recherche, Léopold Ngueuta Nouffeussie, docteur en science politique, enseignant-chercheur au département de science politique de l’université de Maroua, membre du laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM, Science Po Bordeaux) et de l’Association canadienne des études africaines (ACEA), analyse ces regroupements qui dessinent les contours d’une nouvelle géographie humanitaire.
Comment la construction des réseaux humanitaires au Cameroun joue-t-elle un rôle dans la transition humanitaire ?
Léopold Ngueuta Nouffeussie : Depuis le Sommet mondial d’Istanbul en 2016, le secteur humanitaire s’est engagé à fournir des réponses de plus en plus locales aux crises et aux besoins des populations. Dans les faits, le changement annoncé n’a pas réellement eu lieu, la confiance entre bailleurs de fonds et acteurs locaux faisant toujours défaut. Presque 10 ans après, le secteur humanitaire reste divisé entre le centre (Nord) et une périphérie (Sud) maintenue dans une situation de dépendance structurelle. Les relations Nord/Sud qui étaient appelées à évoluer restent statiques. En revanche, on a pu assister à une reconfiguration, voire une métamorphose des acteurs de la société civile et des organisations locales qui s’investissent pour sortir du carcan de la dépendance.
L’un des éléments les plus importants de cette transformation est leur regroupement en réseaux, alliances, forums ou plateformes, en fonction d’intérêts, de valeurs, de croyances, de cultures, de comportements et d’objectifs communs. Les réseaux d’Organisations de la société civile (OSC) nationaux et transnationaux revendiquent, de plus en plus, et avec succès, leur autonomie ou encore une véritable souveraineté. Ces OSC, membres des alliances, négocient entre elles et échangent des ressources et des bonnes pratiques par un processus d’intermédiation et d’interaction des flux matériels et immatériels qui entraînent une nouvelle géographie humanitaire.
Pouvez-vous nous donner quelques illustrations du développement de ces réseaux ?
LNN : Certains réseaux se sont développés au niveau national. Par exemple, l’Observatoire des libertés publiques au Cameroun (OLPC), organisation créée en 2020, qui recense toutes les atteintes aux libertés rapportées sur le territoire, rassemble plus de 300 associations membres. La Fédération des Réseaux d’associations féminines du Cameroun (FERAFCAM) agrège les organisations qui œuvrent pour la promotion de l’image des femmes, pour leur accès à la formation et pour leur participation à la vie publique. Elle est présente dans les 360 arrondissements, les 58 départements et les 10 régions du Cameroun. La Cameroonian Humanitarian Organizations Initiative (CHOI) avec ses 300 organisations a aussi été créée en 2018 pour améliorer la réponse humanitaire à travers le renforcement des capacités, la visibilité et le plaidoyer en faveur des ONG nationales et locales.
D’autres réseaux se forment autour de problématiques régionales communes, particulièrement autour du Bassin du Lac Tchad (BLT) et dans une approche transnationale des questions relatives à la sécurité. Il s’agit notamment des plateformes des OSC nationales du Cameroun, du Tchad, du Niger et du Nigéria intervenant dans le BLT. Les ONG du Sud ont donc compris qu’elles sont fragiles et peu influentes. Le regroupement leur offre crédibilité, solidarité et capacité de négociation, notamment pour traiter avec les ONG internationales.
En quoi ces réseaux humanitaires posent-ils problème ?
LNN : L’objectif de notre étude a d’abord été de comprendre les mécanismes qui concourent à la mise en place de ces plateformes, et finalement, d’analyser le moteur de la construction de ces nouveaux liens entre acteurs du Sud. Il est clair que ces réseaux sont de nature à faire émerger un rapport de force plus favorable aux ONG du Sud, créant les bases d’une coopération plus respectueuse avec les bailleurs de fonds. Ils sont également le fruit de l’évolution technologique permettant l’instantanéité et l’intensification des échanges. En d’autres termes, ils dessinent une nouvelle géographie de l’humanitaire dont il faut tout simplement tenir compte. Malgré cela, les autorités administratives semblent éprouver des réticences face à ces regroupements. On peut même dire qu’elles font obstruction à la mise en œuvre de cette nouvelle géographie humanitaire.
Pourquoi l’État entretient-il des rapports conflictuels avec les réseaux ?
LNN : Les ONG locales sont perçues comme des relais des ONG internationales. N’oublions pas que ces dernières sont porteuses de certaines valeurs : démocratie, respect des minorités, égalité de genre, etc. Victimes d’accusations fallacieuses à leur encontre, les ONG sont soupçonnées de vouloir déstabiliser le pays, ou encore accusées de financements illicites, de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Fin 2024, certaines se sont vues frapper d’interdiction. De plus, lorsqu’une opération est financée par les bailleurs de fonds internationaux, on suppose systématiquement qu’il y a eu transaction de fortes sommes d’argent. Certaines autorités administratives demandent alors leur « quote-part » pour autoriser ou accompagner les interventions. Les autorités administratives doivent comprendre que la structuration des réseaux n’a pour but que la professionnalisation et le renforcement de la crédibilité et de l’efficacité des ONG du Sud.
Vous évoquez aussi les lacunes ou les fragilités des réseaux. Pouvez-vous nous faire part de vos observations à ce sujet ?
LNN : Les ONG de la société civile expriment parfois des attentes démesurées à l’égard des réseaux. Elles les perçoivent comme des moyens pour obtenir des financements. Or, ce n’est absolument pas leur rôle. Les réseaux ont pour mission de renforcer la capacité d’action des ONG par la formation, le conseil, le partage d’expériences et l’information. Ce sont des facilitateurs. Aussi, faute de statut clair, les réseaux ne parviennent véritablement pas à s’accorder sur les mécanismes de financement, de représentation et de gouvernance. Pour le dire simplement, c’est celui qui paie qui a le contrôle. Enfin, dans ces plateformes d’OSC, les mêmes organisations qui assurent le lead sont aux commandes, pour certaines, depuis plus de dix ans.
Quels enseignements et quelles recommandations tirez-vous de vos travaux ?
LNN : Cette réflexion, qui est une recherche policy oriented, invite à la révision de la loi de 1990 sur la liberté d’association au Cameroun afin de donner un véritable statut aux réseaux d’ONG locales. Les réalités de 1990 ne sont pas celles de 2025. Le logiciel associatif de 1990 est tout à fait obsolète. L’évolution de la technologie change tout. Et une loi qui n’est pas adaptée au contexte crée plus de problèmes que de solutions. D’où le souci du nécessaire passage des plateformes d’une situation de fait à une situation juridique.
Les réseaux contribuent à la structuration de la société civile. Et celle-ci est en voie de devenir le cinquième pouvoir dans les démocraties. Un travail de pédagogie doit être mené pour que chacun comprenne le réel intérêt des réseaux. Leur mutation sous la forme de confédérations, c’est-à-dire en leur conférant un véritable statut, profiterait à l’ensemble des acteurs. Les ONG locales gagneraient encore en efficacité et en crédibilité. Les bailleurs de fonds bénéficieraient d’interlocuteurs plus solides, tandis que l’État lui-même pourrait assumer son rôle de régulateur dans un cadre législatif clair. Comme une interface entre l’État, les bailleurs de fonds et les ONG locales membres, les réseaux permettraient d’atténuer le trop d’État et de restreindre la mainmise des Organisations internationales qui s’adressent très souvent directement aux OSC locales sans passer par les réseaux dont elles sont membres.




