Les prochaines Rencontres de la Fondation ont lieu le 28 octobre prochain à Science Po. Cette 6ème édition accordera une large part à des questions qui préoccupent un secteur humanitaire confronté à de nombreux bouleversements. Vincent Leger, docteur en anthropologie et chargé de recherche à la Fondation Croix-Rouge française, présente, en détail, les thématiques qui seront abordées lors des tables rondes et débats qui rythmeront cette journée.
Quelles seront les thématiques abordées lors des tables rondes qui animeront la matinée des Rencontres de la Fondation cette année ?
Vincent Leger : Nous aborderons d’abord la participation des populations à la réponse aux catastrophes. C’est un pilier fondamental de la Gestion des risques de catastrophes (GRC), qui consiste à impliquer activement les communautés locales dans la préparation, l’alerte précoce, l’organisation des secours et le relèvement, plutôt que de les positionner comme de simples bénéficiaires passifs. On sait que cette participation est cruciale, notamment parce que les communautés sont toujours les premiers répondants avant l’arrivée des secours officiels, et parce que les mesures de prévention et les plans d’urgence sont mieux respectés s’ils ont été co-construits avec les habitants. Mais dans la pratique, ce n’est pas si simple. C’est ce que nous expliqueront deux chercheurs soutenus par la Fondation. Khan Kouame, docteur en sciences de la communication et enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara (Bouake-Côte d’Ivoire), a conduit avec le soutien de la Fondation CMA CGM une recherche intitulée « Pratiques numériques de résilience face aux risques d’inondation dans le district d’Abidjan (Côte d’Ivoire) » (🔗en savoir plus). Quant à Virginie Le Masson, docteure en géographie et chercheuse associée au think tank ODI, elle présentera les résultats de sa recherche réalisée avec le soutien de la Fondation de France, et intitulée : « Repenser la Réduction des risques de catastrophes (RRC) au travers de l’action sociale et des stratégies quotidiennes de Résilience au Tchad » (🔗en savoir plus).

La seconde table ronde de la matinée sera consacrée à la « localisation de l’aide humanitaire ». Depuis dix ans, États, bailleurs de fonds, agences onusiennes et ONG internationales s’efforcent de repenser leurs modèles pour replacer les acteurs locaux et nationaux au cœur de la réponse humanitaire.
L’enjeu est de passer d’un modèle nord-sud d’inspiration occidentale à un modèle plus complexe, caractérisé par une réponse décentralisée et locale. Ce qui implique un rééquilibrage des rôles et la mise en œuvre de partenariats plus équitables avec les acteurs locaux. On constate toutefois la difficulté de traduire ces ambitions en changements structurels. Le système humanitaire demeure largement dominé par les agences multilatérales et un nombre restreint d’ONG internationales. Nous débattrons de cette situation avec notamment la sociologue Verena Richardier qui, avec le soutien de la Fondation Croix-Rouge et du Gouvernement de la Principauté de Monaco, a conduit une recherche au Sénégal et au Niger intitulée « En première ligne : reconnaissance et stratégie de professionnalisation des travailleurs du front humanitaire » (en savoir plus).
« La nouvelle donne humanitaire » fait désormais partie des 5 thématiques de recherche prioritaires de la Fondation. Pouvez-vous nous expliquer ce que recouvre ce nouvel objet ? Et ce qui a justifié qu’il soit intégré dorénavant aux thématiques prioritaires ?
VL : Faisant suite à la notion de « transition humanitaire », celle de « nouvelle donne » s’impose pour analyser les reconfigurations radicales que traverse le secteur de l’aide internationale depuis quelques années. Ces bouleversements s’amorcent dans les années 2020 avec la crise sanitaire et le début de guerres de haute intensité. Ils s’amplifient à partir de 2025 avec la chute historique des financements internationaux et mettent à l’épreuve populations et acteurs à l’aune de catastrophes inédites et de plus en plus fréquentes (mégafeux, canicules, tempêtes, inondations, etc.).
La période de transition devait ouvrir une période de réforme du système international, de transfert de pouvoirs organisé entre les pays du nord et du sud et de transformation des pratiques grâce à l’innovation, à des approches inclusives et à une meilleure coopération. Mais la « nouvelle donne » a bousculé drastiquement ces dynamiques. Au contraire, elle force un secteur humanitaire, exposé à de nouveaux risques existentiels, à se réinventer alors que les crises se multiplient et les financements se raréfient. La « nouvelle donne » se manifeste à travers plusieurs basculements :
- Un basculement idéologique qui menace son éthique, ses normes et principes et s’exprime notamment à travers un non-respect décomplexé du droit international, un retrait de grands bailleurs de l’aide des institutions internationales et des campagnes d’informations préjudiciables ;
- un basculement politique qui produit un désengagement financier et institutionnel entravant un transfert de ressources et de pouvoirs vers les acteurs locaux ;
- un basculement écologique à travers les effets du dérèglement climatique et l’atteinte de plusieurs limites du « système terre » faisant craindre une escalade des besoins sur toutes les dimensions de l’action humanitaire : sécurité alimentaire et famine, conflits et violences, migrations et déplacements, santé et épidémies, pauvreté et exclusion.
Pour la décrypter, il est nécessaire de mobiliser le dialogue entre les sciences et les disciplines de tout pays, entre la recherche et les milieux professionnels, entre les secteurs publics, privés et les sociétés civiles avec les personnes affectées, accompagnées et en première ligne de la solidarité. Disposer de clefs de compréhension fine des dimensions et paramètres de cette nouvelle donne humanitaire devrait permettre de maintenir un dialogue, même précaire, entre tous les acteurs, de rester constructif sans perdre espoir, d’avancer vers des solutions sans lâcher l’essentiel, encastré dans le principe d’humanité.
Cette année, les Rencontres innovent avec un nouveau format de débat animé par les lauréats des Prix de recherche. Sur quel thème porteront les discussions ? Et quelle l’originalité de ce nouveau format ?
VL : À l’occasion de la remise du 50e prix de recherche d’une part, et du lancement d’un projet éditorial avec des lauréats de ses prix de recherche d’autre part (vous en saurez plus lors des Rencontres), la Fondation a décidé de convier des lauréats de ses prix pour participer au « 1er atelier des idées humanitaires ». Le sujet sera la « nouvelle donne humanitaire ». L’objectif n’est pas de faire un état des lieux du secteur humanitaire, mais de faire émerger des questions, des angles morts et des pistes de recherche. Autrement dit, l’atelier doit permettre d’agiter les idées et ouvrir de nouvelles pistes de recherche pour accompagner les transformations du secteur humanitaire et de l’action sociale. D’où le titre de cette 1ère édition : « Financements sous tension, multiplication et transformation des crises, changement climatique, recomposition des acteurs : quelles nouvelles questions de recherche pour penser et agir autrement ? » Pour atteindre cet objectif, l’atelier comprendra des interventions de quatre lauréats des prix de recherche de la Fondation, tous experts dans des domaines et disciplines scientifiques différentes, ainsi qu’un échange entre ces scientifiques et quatre étudiants de Sciences Po engagés dans des Masters en lien avec les enjeux et le secteur humanitaire.




