Virginie Le Masson, docteure en géographie humaine, est chargée de recherche associée au sein d’ODI Global à Londres. Pour mener à bien sa recherche, elle s’est alliée à Colette Benoudji, coordinatrice de l’ONG Lead Tchad, engagée de longue date dans la lutte pour les droits des femmes et le développement durable. Avec leur recherche intitulée « Le travail reproductif comme pilier invisible de la résilience face aux catastrophes à N’Djamena : repenser la réduction des risques dans sa dimension quotidienne », elles entendent mettre en visibilité le rôle essentiel des femmes dans les stratégies quotidiennes de survie pendant les périodes d’inondation. Fortes de leurs observations, elles interrogent la prééminence des solutions techniques dans la prévention des catastrophes et plaident pour des interventions visant à réduire les vulnérabilités structurelles.

Votre étude explore « le travail reproductif comme un pilier invisible » de la résilience. Pouvez-vous expliciter ces termes dans le contexte d’une ville soumise à des inondations fréquentes ?

Le travail reproductif désigne l’ensemble des activités permettant la reproduction quotidienne de la force de travail des individus. En d’autres termes, le travail reproductif permet aux autres d’être productifs. Il s’agit des tâches domestiques, de l’approvisionnement en eau et en énergie, des soins aux enfants, aux malades, aux personnes âgées, et parfois aussi de maraîchage… Ce travail, non rémunéré, est largement assuré par les femmes. Lorsque survient une inondation, cette responsabilité assignée aux femmes est particulièrement perturbée, surtout dans un contexte de pauvreté comme à N’Djamena. Comment chauffer la nourriture avec du charbon humide ? Comment garder les enfants propres sans moyen de faire une lessive et faire sécher les vêtements ? Pour qu’une inondation ne devienne pas une catastrophe, pour que les épidémies ne se développent pas, il faut que les femmes parviennent à assurer cette mission dans des conditions extrêmement difficiles. 

Il est désormais établi que, lors des inondations, les premières interventions sont prises en charge par les populations locales qui compensent les carences des pouvoirs publics et les lacunes des infrastructures. On voit les hommes s’efforcer de réparer les digues, curer les caniveaux, drainer les eaux de pluie, renforcer les murs des maisons… La mobilisation des communautés touchées par les catastrophes est un pilier de la résilience. Prendre conscience de cet état de fait est déjà une première avancée. Mais, dans ces circonstances, le travail reproductif des femmes, tout aussi essentiel à la réduction des risques, est invisible et dévalorisé. L’enjeu de la recherche est de documenter et d’analyser l’importance de ce rôle dans la résilience.

Quels sont les principaux enseignements issus de vos observations ?

Les inondations, qui sont récurrentes à N’Djamena, s’inscrivent dans un système de risques enchevêtrés : chômage, insécurité alimentaire, absence d’eau potable, déficit des services de base… Les inondations ne sont pas une catastrophe exceptionnelle à déconnecter des risques quotidiens : elles agissent comme un facteur aggravant les vulnérabilités préexistantes. Ainsi, lors des crises, la situation est encore plus dégradée pour les femmes seules avec des enfants, ou celles qui s’occupent de personnes dépendantes.

De nombreux témoignages recueillis notamment auprès de représentants d’associations et de résidents des quartiers sinistrés montrent comment le fardeau du travail reproductif s’alourdit durant les inondations. Bien souvent, la solidarité et l’entraide entre voisins ou au sein des familles permettent de surmonter la destruction des logements. Mais, là encore, quand les familles sont regroupées, c’est à la femme de subvenir aux besoins de tous et de se soumettre au jugement de tous. Alors même que tout manque. En comparant cette matière avec les discours des ONG et de la presse, on note à quel point ce travail est tenu pour acquis ou ignoré. La responsabilité des tâches domestiques et des soins à la famille reposant entièrement sur les femmes, les inondations ont pour effet d’exacerber la division du travail et d’exacerber les inégalités. Par exemple, les hommes agissent en amont pour essayer de sauver leur maison, mais s’ils deviennent sinistrés et sont évacués dans un camp de déplacés avec le reste de la famille, ils perdent un rôle clé, celui de protecteur du foyer. Privés de leur travail, mais soumis au regard des autres et au poids des traditions, ils ne contribuent pas aux tâches domestiques, car ils ne peuvent pas être vus en train de s’adonner à des corvées assignées aux femmes et aux filles. Y compris lorsque la charge de trouver de l’argent via des activités informelles revient aussi aux femmes. Elles doivent alors se débrouiller pour faire garder leurs enfants afin de pouvoir aller au marché. En se reposant sur la solidarité avec d’autres femmes, elles trouvent toutefois des solutions leur permettant d’être « productives ». Durant les inondations, les femmes sont le moteur invisible de la famille.

QQuelles sont les recommandations issues de votre recherche ? Et quels effets attendez-vous de sa publication ?

Faire reconnaître le travail reproductif des femmes comme un élément essentiel de la résilience et mettre en lumière l’expérience – voire la souffrance – vécue par les femmes devrait nous conduire à poser différemment la question de la réduction des risques de catastrophes. Le risque d’inondation ne doit pas être déconnecté des autres risques quotidiens : pauvreté, insécurité alimentaire, santé, habitats précaires, manques d’accès aux services de base… En se focalisant sur la montée des eaux, on dépense des sommes considérables pour élever des digues qui ne protègent pas de tout et dont la mise en œuvre alimente la défiance vis-à-vis de l’aide au développement. Pourquoi cet argent ne pourrait-il pas être utilisé pour repenser l’aménagement urbain durable et soutenir les infrastructures sociales du quotidien : centres de santé, écoles, assainissement de base et rémunération décente des travaux communautaires ?

Par ailleurs, les ONG reconnaissent de plus en plus le rôle des populations dans la réponse aux crises. Toutefois, elles finissent toujours par traiter avec des associations structurées, peut-être pour des raisons de transparence budgétaire ou d’exigences de leurs bailleurs. Or, les femmes expriment le souhait d’être impliquées sans intermédiaire, c’est-à-dire sans risques de népotisme, de corruption et d’accaparement des ressources. Plutôt que de multiplier les campagnes de sensibilisation, par lesquelles on leur répète des choses qu’elles savent très bien, mieux vaudrait sans doute trouver le moyen d’écouter leurs solutions.