Les formations aux métiers de la santé et du social mettent parfois les étudiants en difficulté, ce qui peut entraîner des troubles psychiques. Ces troubles vont affecter leur parcours de formation. Dans sa recherche intitulée « Bien-être et santé mentale des apprenants de la Croix-Rouge », Jean-Luc Rinaudo, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’Université de Rouen-Normandie, a entrepris de mieux comprendre la situation, le ressenti et les besoins de ces étudiants. Les enjeux : proposer des actions adaptées et renforcer leur bien-être, condition essentielle à leur futur rôle de soignants ou d’accompagnants. Nous lui avons posé quelques questions.

En quoi le bien-être et la santé mentale des apprenants de la Croix-Rouge française constituent-ils un sujet de recherche spécifique ?

Jean-Luc Rinaudo : Cette recherche s’inscrit dans un contexte plus large où la santé mentale et le bien-être des étudiants sont un sujet de préoccupation. Environ un quart d’entre eux souffrent de dépression ou d’anxiété.

Le sujet est d’autant plus pertinent pour les futurs professionnels des métiers de la santé et du social, qui seront particulièrement exposés aux risques psychosociaux. Ces métiers du lien charrient leur lot de problématiques propres. Comment prendre soin de quelqu’un quand on n’est pas soi-même bien ? Comment se garder d’exercer un contrôle sur les personnes qu’on est censé aider, c’est-à-dire accompagner vers l’autonomie ? Comment se nourrir du sentiment d’utilité lié à la relation d’aide, sans être affecté par le sentiment d’impuissance face aux drames rencontrés – la souffrance, la mort, le placement d’enfants ? 

En entrant en formation et en découvrant l’univers professionnel à l’occasion de stages, les étudiants vivent une « adolescence professionnelle ». Leurs repères et leurs représentations se heurtent à la réalité. Pour certains, cette découverte les bouleverse et ébranle leurs choix d’orientation.

Dans les formations de la Croix-Rouge française, ces difficultés se traduisent concrètement par des baisses de résultats, des redoublements, des pauses dans les études ou des abandons. L’objectif de cette étude est donc de comprendre le phénomène et de donner les clés aux formateurs pour pouvoir agir.

Comment avez-vous procédé pour évaluer et comprendre les difficultés rencontrées par les étudiants ?

JLR : Avec trois docteures de mon laboratoire, Carine Sanches, Lætitia Audin et Delphine Guyet, nous avons construit un questionnaire en ligne, qui a donné lieu à près de 1 800 réponses complètes, couvrant 45 sites de la Croix-Rouge française et 12 régions.

Ce questionnaire de 128 questions visait à brosser un portrait complet de la vie des étudiants (profil sociodémographique, vie quotidienne, vie sociale, santé), à recueillir leur ressenti quant à leur formation, leurs stages et leur avenir professionnel, et enfin à leur administrer un auto-test portant sur leur anxiété et leurs éventuels troubles dépressifs. Cette première enquête a été complétée par 89 entretiens réalisés, pour la plupart en face à face auprès d’étudiants.

Ce vaste échantillon permet de distinguer trois profils : les étudiants porteurs d’un vrai projet professionnel, ceux qui se réorientent et ceux qui ont fait un choix par défaut, sans certitude. Pour ces derniers, le choc avec la réalité est encore plus dur. Les autres trouvent dans leur projet les ressources pour surmonter les moments de doute. Une phrase plusieurs fois entendue : « Il faut que je me rappelle pourquoi je suis là… » La difficulté est acceptée comme un passage obligé.

Parmi vos observations, quelles sont celles qui permettent de mieux évaluer et comprendre le mal-être de certains apprenants ?

JLR : Les étudiants se montrent élogieux à l’égard de leurs formateurs, jugés bienveillants, dignes de confiance et à l’écoute. Deux tiers d’entre eux déclarent cependant apprendre davantage en stage qu’en formation. Mais ce stage, si bénéfique pour l’apprentissage, apparaît également comme la principale source de mal-être. Naturellement, les premiers contacts avec la maladie, la souffrance, la précarité sont choquants. Chacun découvre ses propres limites : la grande pauvreté, l’univers psychiatrique… Toutefois, ce sont les relations avec le personnel et les encadrants qui étonnent et déçoivent le plus les étudiants. Les mots sont forts : « Le personnel soignant nous prend pour des esclaves ; quand tu es stagiaire, tu te tais et tu subis. » Les expériences relatées par les étudiants pourraient s’expliquer par un contexte institutionnel tendu ou par la nécessité pour ces professionnels de réaliser des gestes techniques réclamant de la concentration. Ce qui serait incompatible avec le bon accueil du stagiaire. En réalité, je propose une autre hypothèse. Dans les métiers du lien, les praticiens sont soumis à une éthique professionnelle contraignante qui impose l’interdiction formelle de malmener le patient. Positionnés du côté des soignants, les stagiaires ne bénéficient d’aucune précaution particulière et sont exposés, comme par symétrie, à un traitement dépourvu d’égard ou de règle. De passage, peu intégrés au collectif, ayant le sentiment d’être rejetés ou maltraités, ils apprennent, certes, mais souvent dans la douleur.

Comment votre recherche peut-elle avoir un impact sur les pratiques et l’organisation des formations ?

JLR : L’objectif de cette recherche est avant tout de fournir aux responsables des formations des éléments de connaissance, afin qu’ils puissent élaborer eux-mêmes des solutions adaptées à leur contexte. Les résultats de la recherche mettent en exergue les difficultés les plus significatives. Par exemple, les formateurs savaient que les stages pouvaient être une expérience douloureuse. Mais ils n’imaginaient pas tous que les relations avec le personnel en étaient la principale cause. Cette prise de conscience peut améliorer l’accompagnement des stagiaires et nourrir les séances d’analyse des pratiques qui leur sont proposées pour partager leur vécu et aller au-delà des ressentis difficiles. 

Les formateurs ont également été surpris par leur méconnaissance des dispositifs créés pour préserver la santé mentale et le bien-être des étudiants. Plus de la moitié d’entre eux disent ignorer les accompagnements proposés alors que ceux-ci existent bien dans chacun des centres de formation de la Croix-Rouge française. 

Enfin, les questionnaires révèlent un appauvrissement préoccupant de la vie des étudiants. Les formations et les stages désorganisent les activités personnelles et la vie sociale. Plus des deux tiers des étudiants déclarent ne pratiquer aucune activité physique et 60 % déplorent des troubles du sommeil. Sans doute, faut-il prendre conscience que le maintien d’un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle des apprenants doit aussi être un sujet de préoccupation des formateurs. 

A propos

Le sujet de cette recherche a été initié par Croix-Rouge Compétence dans le cadre de Bénévo’Lab, un programme de recherche de la Fondation Croix-Rouge, dont l’initiative vient de ceux qui mènent les actions de la Croix-Rouge française au quotidien. L’idée est de permettre aux volontaires, bénévoles et salariés de trouver des solutions aux difficultés qu’ils peuvent rencontrer dans leurs missions Croix-Rouge. La fondation leur propose de mettre à leur disposition un pôle de réflexion pour les accompagner, grâce à des recherches sur mesure ayant pour objectif une réponse claire et opérationnelle.

Croix-Rouge Compétence est la filière formation de la Croix-Rouge française. Elle gère 157 instituts de formation répartis sur 60 sites dans 12 régions et en outre-mer. Il s’agit du seul réseau intégré d’organismes de formation sanitaire et sociale en France présent sur l’ensemble du territoire national. Croix-Rouge Compétence prépare à 30 métiers du sanitaire, du social et de la SST (santé et sécurité au travail), propose des programmes de pré-qualification pour accompagner les personnes éloignées de l’emploi dans l’acquisition des savoirs et compétences de base, et accompagne les professionnels du secteur dans leur montée en compétence. Sur ses trois segments de formation, Croix-Rouge Compétence forme chaque année plus de 1 500 apprenants en préqualification, près de 18 000 apprenants en formations diplômantes, certifiantes ou qualifiantes, et plus de 95 000 stagiaires en formation professionnelle courte.

Photo du haut : ©Alex Bonnemaison – Croix-Rouge Compétence Val de Loire