Chaque année, plus de 16 millions de personnes dans le monde sont formées aux premiers secours par la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge. Quel est l’impact réel de cette action de masse et quelles sont les pistes d’amélioration de ces formations qui renforcent, chaque année, la cohorte des citoyens sauveteurs ? C’est pour répondre à ces questions que cette recherche, soutenue par la Croix-Rouge andorrane, a été menée par Céleste Fournier, chercheure accueillie à l’Université Paris Dauphine, spécialiste des questions de formation et d’apprentissage, avec le soutien du Centre Mondial de Référence des Premiers Secours de la FICR. 

Quels sont les enjeux de l’étude que vous avez menée sur les formations aux premiers secours dispensées dans différents centres de la Croix-Rouge ?

Celeste Fournier – Lors d’une formation aux premiers secours, on transmet des connaissances que les gens écoutent, apprennent et, on l’espère, retiendront. La pédagogie fait également la part belle à la pratique et aux mises en situation. Mais, à l’issue de la formation, beaucoup  de stagiaires doutent de leur capacité à faire face à une situation nécessitant des gestes de premiers secours, un malaise ou un arrêt cardiaque, par exemple. Le doute sur sa capacité à intervenir est encore plus fort au bout de quelques mois ou quelques années. La question qui se pose est celle de l’efficacité des formations dispensées, de leur impact réel, notamment dans le temps. L’objectif de cette étude est donc d’identifier les comportements et attitudes spécifiques sur lesquels on pourrait travailler pour permettre aux personnes formées de se sentir capables d’agir face à une situation d’urgence… en d’autres termes, de favoriser le passage à l’acte.

Quels sont ces attitudes et comportements qui permettraient de passer à l’acte ?

CF – Nous avons identifié, à l’aide des formateurs aux premiers secours, trois grandes attitudes et comportements favorisant le passage à l’acte: la personne doit se sentir légitime à agir, en capacité d’agir, et en confiance. La légitimité à agir ne va pas de soi : il s’agit alors de faire prendre conscience du rôle crucial que peut avoir un titulaire du PSC1 dans la chaine des secours. Tout d’abord, en tant que « citoyen sauveteur », nous sommes le premier maillon de la chaine des secours et notre action peut permettre de sauver des vies. Ensuite, bien qu’il soit légalement obligatoire de porter secours lors d’une situation d’urgence, le citoyen n’a aucune obligation de résultat. Voilà les messages que l’on pourrait retrouver dans le discours de la formation.

Comment peut-on concrètement renforcer la capacité d’agir et la confiance ?

CF – La capacité d’agir dépend de la maîtrise des gestes techniques. Actuellement, les formations apprennent à réaliser une succession de gestes techniques en réponse à une situation donnée. Par exemple, pour la mise en PLS (position latérale de sécurité) d’une personne inconsciente, les stagiaires doivent retenir de nombreuses consignes pour réaliser le geste parfait. Dans six mois, il n’est pas certain qu’ils s’en souviennent intégralement. Cela pourrait freiner la capacité à agir de l’apprenant. L’une des réponses consiste à le laisser s’approprier l’intervention et centrer l’apprentissage sur les grands principes et les objectifs des gestes. Par exemple, pour la PLS, ceux-ci sont de stabiliser la personne en l’installant délicatement sur le côté et de libérer ses voies respiratoires. Il faut donner plus de sens aux gestes et bien insister sur leurs objectifs.

Dans la même perspective, il s’agirait d’amener les stagiaires à prendre leurs décisions par cascade de raisonnement de façon autonome. Aujourd’hui, on a tendance à cloisonner les interventions. Face à un arrêt cardiaque, on apprend qu’il faut faire tels gestes, face à un malaise tels autres. Il faudrait plutôt aider les stagiaires à retrouver la logique de l’action à mener au travers d’un arbre de réflexion, c’est-à-dire une série de questions. La victime respire-t-elle ? Est-elle consciente ? Etc. De sorte que les réponses orientent le sauveteur, de manière logique, vers les bons gestes et la bonne attitude.

Evidemment, la confiance est essentielle dans le passage à l’acte. Les stagiaires doivent se sentir  en mesure d’utiliser leurs connaissances si la situation se présente. Il convient de rassurer sur la valeur du geste appris, et d’adopter une posture de coach bienveillant et facilitateur. 

Votre travail a abouti à l’élaboration d’un questionnaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?

CF – Ce questionnaire doit être un outil de mesure des comportements et attitudes des stagiaires. Idéalement, il sera dispensé à l’issue de la formation et plusieurs mois après. Il ne s’agit donc pas d’évaluer des connaissances mais d’évaluer l’évolution des trois piliers du passage à l’acte : la capacité à agir, la légitimité à agir et la confiance à agir. Par exemple, parmi une trentaine d’affirmations, le questionnaire contient celle-ci : les gestes de premiers secours sont simples à réaliser. Les réponses possibles sont échelonnées sur cinq niveaux variant de « pas du tout d’accord » à « tout à fait d’accord ».  Sur cette affirmation, il peut être intéressant d’observer l’évolution du ressenti de l’apprenant juste après la formation et six mois plus tard. Sur la question de la confiance, les affirmations concernent plutôt la compréhension des objectifs, l’impact de l’intervention et la nécessité d’agir vite.

Une première version des questionnaires a été testée auprès de plus d’une centaine d’apprenants. L’objectif est de réduire et de valider le questionnaire afin d’en faire un outil utilisable, rigoureux et cohérent qui permettra une réelle évaluation consécutive à l’adaptation des pratiques de formation et à terme une amélioration concrète de l’efficacité des formations.