Retour sur la 15e édition — une édition spéciale — du webinaire de la Fondation, l’Instant Recherche, qui a réuni en ligne mercredi 10 juin la Dr Caroline Cross, Charlotte Lindsey-Curtet, le Dr Anicet Zran et Philippe Stoll, à l’occasion du lancement de la version francophone du World Disasters Report 2026, pour réfléchir aux informations préjudiciables comme nouvelle crise humanitaire et aux réponses que le secteur humanitaire peut y apporter.

 

Une crise à part entière

Désinformation, mésinformation, discours de haine : les informations préjudiciables sont devenues l’un des défis majeurs de l’action humanitaire contemporaine. L’édition 2026 du World Disasters Report a franchi un seuil conceptuel en faisant de ce phénomène non plus un simple facteur aggravant des crises, mais une crise humanitaire à part entière, avec ses propres dynamiques, ses propres victimes, et ses propres effets sur l’accès à l’aide et sur la sécurité des équipes de terrain.

Ce changement de regard a fait écho à l’édition 2005 du rapport, qui avait posé l’information comme une ressource vitale capable pour sauver des vies, au lendemain du tsunami de 2004 dans l’océan Indien. Vingt ans plus tard, le problème s’est retourné : ce n’est plus le manque d’information qui menace les populations, mais les effets nuisibles, intentionnels ou non-intentionnels, d’une profusion d’informations.

Dans son introduction, Virginie Troit, directrice générale de la Fondation Croix-Rouge française, est revenue sur l’histoire de cette publication phare de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, née en 1993 comme un bilan statistique annuel des catastrophes avant de devenir, au fil des années 2010, un rapport d’analyse thématique à part entière. Elle a également présenté les deux contributions apportées par la Fondation Croix-Rouge française à cette édition : l’une sur les liens entre rumeurs, mésinformation et épidémies, nourrie par plus d’une décennie de recherches de terrain (Ebola en Guinée, peste à Madagascar, Covid-19 en France, aux Comores et au Sénégal) ; l’autre, déposée au nom du Consortium de recherche de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (RC3), sur le rôle de la recherche comme outil d’anticipation – détecter les discours nuisibles avant qu’ils se propagent, adapter les interventions aux réalités locales, renforcer la transparence des organisations – plutôt que comme simple outil rétrospectif. 

La 15e édition de l’Instant Recherche a ainsi réuni le Dr Caroline Cross, présidente de la Croix-Rouge française, Charlotte Lindsey-Curtet, rédactrice en chef et autrice principale de l’édition 2026 du rapport, ainsi que deux autres experts aux perspectives complémentaires – le Dr Anicet Zran, historien de la santé de l’Université Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire), et Philippe Stoll, responsable du tout nouveau Hub du Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge sur les informations nuisibles – pour explorer ensemble ces enjeux et les réponses que le secteur humanitaire peut y apporter.

La discussion

Le Dr Caroline Cross a ouvert la table ronde en multipliant les exemples de ce que les informations préjudiciables produisent déjà sur le terrain – rumeurs de nourriture empoisonnée au Soudan du Sud, accusations de détournement de l’aide après les inondations de Valence, allégations infondées sur la Covid-19 au Liban, jusqu’à un amalgame avec le CICR en Palestine ayant valu à des locaux de la Croix-Rouge française d’être tagués en France. Interrogée sur ce qui l’avait le plus surprise en recueillant les contributions du rapport, Charlotte Lindsey-Curtet a pointé la récurrence de ces mêmes récits préjudiciables à travers des crises pourtant très différentes, et le manque de coordination du secteur face à des campagnes souvent délibérément conçues pour saper la confiance.

La suite des échanges a cherché à comprendre d’où viennent ces phénomènes et comment y répondre. Les rumeurs sur les épidémies ou les catastrophes sont-elles vraiment nouvelles ? Qu’est-ce qui a, alors, réellement changé ? Et surtout : que peuvent faire concrètement la chercheurs et les organisations humanitaires pour s’en prémunir ? Ce sont les grandes questions qui ont structuré la suite du débat, abordé tour à tour au prisme 1) de l’histoire et des mécanismes de la désinformation ; 2) de la méthode des chercheurs ; et enfin 3) des réponses institutionnelles déjà en construction.

Le Dr Anicet Zran a expliqué que les rumeurs en contexte épidémique ne datent pas d’hier, remontant jusqu’à la peste de Justinien, en passant par les travaux fondateurs d’Allport et Postman sur la rumeur. Ce qui a véritablement changé, selon lui, c’est l’échelle : la démocratisation des réseaux sociaux permet une propagation instantanée à l’échelle mondiale, l’intelligence artificielle facilite la fabrique du vraisemblable, et des théories du complot sont aujourd’hui relayées par des figures d’autorité elles-mêmes. Il a illustré ce dernier point par l’exemple des enterrements sécurisés lors des épidémies d’Ebola, mal acceptés non par ignorance de la biosécurité mais parce qu’ils heurtent des rites funéraires essentiels à certaines cultures.

Reste une question plus directement opérationnelle : est-il possible d’établir un lien de causalité entre une rumeur qui circule et un comportement dangereux ? Le Dr Anicet Zran a répondu par l’affirmative, citant l’exemple des pulvérisateurs de chlore utilisés pendant Ebola, rejetés par des populations qui les associaient à des herbicides toxiques déjà connus localement. Il a détaillé, à cette occasion, sa méthode de chercheur en sciences sociales – revue de littérature, entretiens exploratoires, veille numérique, et recours aux archives pour comprendre des résistances actuelles parfois enracinées dans des contentieux coloniaux -, plaidant pour une co-construction des réponses entre chercheurs et acteurs opérationnels.

Sur le terrain des réponses institutionnelles, Philippe Stoll a raconté la genèse d’un nouveau Hub qu’il anime – né d’un épisode vécu en Ukraine en 2022, révélateur selon lui de toute l’ambiguïté du sujet – et a détaillé son cadre en quatre piliers : anticipation, détection, évaluation et réponse, avec l’ambition de porter le sujet jusqu’à la Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge en 2028. Le Dr Caroline Cross a confirmé le soutien total de la Croix-Rouge française à cette initiative, la recherche étant une priorité de son nouveau mandat. Charlotte Lindsey-Curtet a, elle, résumé les messages clés du rapport en quatre recommandations, de la nécessité de traiter l’information préjudiciable comme un enjeu opérationnel à celle de renforcer la résilience informationnelle des communautés elles-mêmes.

Les échanges avec le public

Les échanges ont ensuite laissé place aux questions du public, relayées par les chargés de recherche de la Fondation, Vincent Léger et Louise Baumann. Peut-on repérer des mécanismes récurrents dans la façon dont les rumeurs circulent, d’une crise à l’autre ? Quelles mesures concrètes une organisation comme la Croix-Rouge française peut-elle adopter pour s’en protéger ? Et comment concilier la lutte contre la désinformation avec le respect de la liberté d’expression – y compris dans les partenariats que les ONG pourraient nouer avec les médias ? Le Dr Anicet Zran a répondu à la première question en comparant VIH/sida, Ebola et Covid-19, et en identifiant trois théories du complot qui reviennent systématiquement. Le Dr Caroline Cross a détaillé, pour la seconde, le système de veille et les cellules de crise de la Croix-Rouge française. Philippe Stoll, enfin, a insisté sur les limites que s’impose volontairement le Mouvement, une réponse complétée par Charlotte Lindsey-Curtet autour d’une distinction qu’elle juge essentielle entre liberté d’expression et liberté de portée.

D’autres questions ont permis d’éclairer la fabrication même du rapport : comment mieux définir les préjudices informationnels pour affiner les réponses, et comment a été mené le travail de collecte des contributions ? Philippe Stoll a cité une typologie établie par l’université de Stanford, tandis que Charlotte Lindsey-Curtet a révélé l’ampleur du travail mené en amont : cinq mois, plus de 200 entretiens, et finalement plus de 100 contributions.

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Les intervenants

Dr Caroline CROSS est présidente de la Croix-Rouge française. Médecin généraliste de formation, elle a débuté sa carrière en 1992 à l’Hôpital d’Annecy, avant de s’engager au SMUR/SAMU et dans les secours héliportés. En 2000, elle rejoint l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en tant que médecin, et exerce de 2013 à 2023 comme Directrice de la santé et du bien-être du personnel. Son engagement à la Croix-Rouge française remonte à 1987 : d’abord bénévole secouriste à Annecy, elle devient formatrice, puis médecin instructeur national et médecin territorial, avant de prendre la présidence territoriale de la Haute-Savoie en 1997. Elle intègre le conseil d’administration national en 2003 et exerce les fonctions de vice-présidente nationale aux côtés des Professeurs Jean-François Mattei puis Jean-Jacques Eledjam, acquérant ainsi une vision globale de l’institution. Elle prend la présidence de la Croix-Rouge française en 2025, succédant à Philippe Da Costa.

Charlotte LINDSEY-CURTET est la rédactrice en chef et autrice principale du World Disasters Report 2026. Dirigeante expérimentée en communication, plaidoyer et stratégie humanitaire, elle a notamment été Directrice de la communication et de la gestion de l’information au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), poste qu’elle a occupé à partir de 2010, supervisant la communication publique et institutionnelle, les technologies de l’information, la gestion des archives et la protection des données. Au cours de ses nombreuses années au CICR, elle a également été directrice adjointe de la communication, cheffe de division pour les relations politiques et avec le Mouvement, responsable du projet Femmes et Guerre, et a servi pendant cinq ans dans diverses délégations de terrain. Elle est par ailleurs autrice de Women Facing War.

Parmi ses publications :

Philippe STOLL est le responsable du tout nouveau Hub pour le Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge sur les informations nuisibles, une première dans le Mouvement. Auparavant, il a passé 23 ans au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), où il a notamment été délégué principal en Techplomatie, travaillant avec les gouvernements, le secteur académique et le secteur technologique pour mieux protéger les populations affectées par les conflits contre les impacts de l’intelligence artificielle et de la cyberguerre. Il a également géré la communication stratégique et publique du CICR et a été en poste en Sierra Leone, en Israël et dans les Territoires occupés de Palestine, en Inde, ainsi qu’en mission en Afghanistan, au Myanmar, en Éthiopie et en Ukraine. Engagé dans la concrétisation des enjeux numériques, il est à l’origine de l’expérience immersive Digital Dilemmas, a co-créé l’installation Deepfake and You présentée au siège de l’ONU à New York, et est co-auteur de la directive relative à l’IA du CICR.

Dr Anicet Zran est enseignant-chercheur au Département d’Histoire de l’Université Alassane Ouattara, titulaire d’un doctorat en Histoire de la Santé. Après une thèse sur l’histoire de l’épidémie du VIH/sida en Côte d’Ivoire, il a conduit pour la Croix-Rouge française une recherche sur l’intervention humanitaire lors de l’épidémie d’Ebola en Guinée, mettant en lumière les résistances des populations locales face aux programmes humanitaires déployés. Ses travaux portent sur les épidémies, les représentations des maladies, les théories du complot et les politiques de santé publique en Afrique subsaharienne. Lauréat de la bourse AXA Research Fund de la Fondation Croix-Rouge française en 2017, il est depuis 2025 membre du Conseil scientifique de la Fondation. 

Parmi ses publications :

Modératrice

  • Virginie Troit, directrice générale de la Fondation

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